Conseils de lecture

Delacroix

Meurisse, Catherine

Dargaud

21,00
par (Libraire)
4 décembre 2019

Visite guidée avec Alexandre Dumas !

Depuis l’attentat de « Charlie » Catherine Meurisse, comme Luz, Riss ou Philippe Lançon a eu besoin de se reconstruire, de dépasser le traumatisme. Après le magnifique « La légèreté » (voir chronique. classé sixième des BD des années 2010 par les Inrocks), et l’autobiographique « Les Grands Espaces » la dessinatrice revient avec ce « Delacroix » à ses premières amours: la peinture et la littérature. Signe de cette vie qui va mieux, elle reprend ici une première version de ce même ouvrage qu’elle réalisa en 2005 après sa sortie des Beaux Arts. Elle peut désormais se taire et laisser sa place aux écrivains qu’elle chérit. Qui mieux en effet que Alexandre Dumas pour raconter ? L’auteur prolifique déclame ici, en 1864, un après après la mort d’Eugène Delacroix, les souvenirs partagés avec celui qui défraya la chronique par ses tableaux où la couleur prit, pour l’une des premières fois, le pas sur le dessin: la flamboyance du rouge et du vert de Delacroix contre le dessin de Ingres.

Dumas signe du Dumas et on ne s’ennuie pas une seconde à la lecture de ce texte qui pourrait avoir été écrit cette année tant la modernité du style et les questionnements demeurent d’actualité. On l’imagine, l’auteur des Trois Mousquetaires, déclamer ses tirades sur son ami « coloriste », pour qui il tente de « donner par l’analyse de son tempérament, une idée des productions de ce grand peintre qui tient à la fois de Michel Ange et de Rubens, moins bon dessinateur que le premier, moins bon compositeur que le second, mais plus fantaisiste que l’un et l’autre ».

On comprend aisément que Catherine Meurisse qui aime la compagnie des grands écrivains et des grands peintres se soit appropriée cette allocution qu’elle accompagne de saynètes narratives si proches de ses dessins dans l’hebdomadaire satirique. Ils sont bien là ces petits personnages à l’encre noire, facilement identifiables, ces silhouettes qui s’effraient devant la modernité de Delacroix ou se gaussent et obligent le peintre à conserver plusieurs années durant dans son atelier des chefs d’oeuvre comme « La mort de Sardanapale » ou « L’exécution de Marino Faliero ». Aussi, comme pour réparer cette injustice, Catherine Meurisse s’empare notamment de ces tableaux pour les revisiter à sa manière, une manière colorée, agressive de beauté, véritable allégorie ou l’oeuvre originale subsiste, reconnaissable mais avec une ampleur nouvelle. Dans « La légèreté » elle s’était placée dans l’oeuvre abstraite de Rothko. Cette fois ci elle reste à l’extérieur du cadre, en spectatrice, actrice d’une nouvelle création dont elle ne craint plus rien mais qui lui apporte visiblement une forme de sérénité, elle qui depuis sa plus tendre enfance, fréquente les musées, heureuse d’observer l’art, ce « quelque chose qui fait vibrer le cœur, l’esprit » et dont elle dit que « c'est mon âme, mon carburant ».

Libérée, l’auteure, l’est assurément et n’hésite pas à exacerber des détails des peintures originales. Les peintures explosent et elle n’a plu à se protéger derrière un humour corrosif. Plus radicale que le « maître », les formes se dissolvent souvent derrière des taches de couleurs qui effacent toute trace de dessin. Même si le mot lui fait peur encore, Catherine Meurisse réalise dans cet ouvrage de magnifiques tableaux, ces surfaces planes qui procurent émotion et vibration.
Un livre à classer dans les rayons « BD », « Beaux livres » ou « Histoire de l’art », un voisinage conforme à toute l’oeuvre d’une dessinatrice remarquable. qui popularise le Beau auprès du plus grand nombre.


Appia

Arthaud

22,50
par
4 décembre 2019

Latin Lovers

Le journaliste et écrivain voyageur réunit une fine équipe de marcheurs -architecte, historien, guide de montagne- pour parcourir l'Italie à pied, de Rome à Brindisi, sur le tracé de l'antique voie romaine. L'aventure géographique ouvre vite à une traversée des temps : la recherche d'un passé glorieux ouvert sur la Méditerranée se confronte au constat des clivages persistants entre le nord et le sud, à un sentiment de relégation qui nourrit la défiance contre l'étranger. Pourtant, cet éloge de la marche et de la lenteur rayonne de rencontres chaleureuses et gustatives, de récits drôles et minuscules d'une Italie cachée.


Sur les ossements des morts
9,70
par (Libraire)
1 décembre 2019

Belle découverte !

Olga Tokarcsuk est une auteure (autrice) polonaise qui vient d'obtenir le Prix Nobel de littérature, une découverte pour moi... Intriguée, je me suis plongée dans l'un de ses romans, j'ai choisi un polar en format poche chez Libretto. Quelle joie !! Ce roman est original, plein de fantaisie et de surprises, j'ai adoré ! La narratrice est une retraitée qui habite dans un hameau isolé en Pologne, elle est férue d'astrologie et passe ses jours et ses nuits le nez plongé dans les horoscopes ou à marcher dans la forêt. Solitaire, elle fréquente toutefois quelques personnages anticonformistes, un voisin distant, un spécialiste de William Blake, un amant de passage... et des chasseurs. Des chasseurs qui meurent les uns après les autres dans de très étranges conditions. Serait-ce une vengeance des animaux ??
Un livre délicieux. Un bel hommage à la nature.

Vanessa


DESOBEIR
8,00
par
30 novembre 2019

Désobéir, c'est être humain

Il ne s’agit ici ni d’une étude sociologique sur les nouvelles formes de désobéissance, ni d’un panorama historique. Frédéric Gros est philosophe, mais un philosophe amateur de mots, qu’il utilise remarquablement, qu’il fait rouler, qu’il creuse de galeries pour en tirer tout le sens : soumission, consentement, conformisme, dissidence, désobéissance… Ses guides pour définir une éthique de la désobéissance sont La Boétie – il fait une relecture vibrante de son Discours de la servitude volontaire -, Arendt, Platon, Thoreau, Günther Anders, ou encore les figures de la rebelle Antigone et du bourreau nazi Eichmann. Il trace ainsi un chemin, nous invite à trouver ce qui en nous est « indélégable », notre liberté et notre responsabilité, parce que « c’est toujours maintenant pour choisir ». Il n’est jamais trop tard pour exercer notre faculté de penser, c’est-à-dire (se) désobéir.

Coup de cœur de Frédéric


Senso

Delcourt

19,99
par (Libraire)
25 novembre 2019

UNE BD ROMANTIQUE A SOUHAIT

Il fait chaud. Terriblement chaud. Une chaleur qui vous fait perdre le moindre bon sens. Non, rassurez vous, ce n’est pas de ce mois de novembre, triste et pluvieux, dont il s’agit. Mais plutôt de la canicule qui sévit en plein mois d’août dans la dernière BD d’Alfred: « Senso ». Le lauréat du Fauve d’Or 2014 à Angoulême avec « Comme Prima » poursuit ainsi son inspiration italienne avec des paysages et une ambiance qui conviennent visiblement à l’atmosphère de ses BD. C’est le 15 Août dans un hôtel du sud de l’Italie et Germano, poète quelconque égaré dans un monde de brutes, s’est trompé de date, de lieu et peut être même de rendez vous dans ce réel qui visiblement ne lui convient pas. Ce Pierrot lunaire, quinquagénaire, sans téléphone, sans sac et même sans chaussures, venu pour assister au vernissage d’une expo photos de sa fille, va faire une rencontre amoureuse. Un scénario convenu, a priori, censé ne réserver aucune surprise. Et pourtant Alfred une fois de plus réussit à nous emmener avec lui vers des rivages inattendus: celui de la poésie, du précieux silence, du hasard et du non-dit.

Avec Germano, on va quitter la brutalité des sentiments et du monde actuel pour errer dans l’univers de la tendresse et de l’impossible. Il est solaire Germano mais Elena, plus prosaïque et plus solide en offrant son corps vieillissant, va donner à notre « héros » une belle leçon de vie et de bonheur. Ce n’est pas forcément voulu d’être seul, et les corps qui s’unissent en début et en fin de Bd annoncent et clôturent le bonheur d’être deux, le bonheur d’arrêter un moment le temps qui passe, celui qui fait que « j’ai chaque jour un peu plus la même peau que ma mère ». Alors les mots s’estompent et laissent la place à un dessin majestueux qui nous emmène dans le labyrinthe du jardin du vieil hôtel. Dans de magnifiques double pages, Alfred nous prend par la main dans la moiteur de l’été et nous fait découvrir, temples antiques, statues grecques, taureau herculéen..
« La pénombre c’est rassurant » déclare Germano et c’est vrai que sous les frondaisons des arbres illuminées par quelques étoiles, on préfère se blottir et écouter le silence qui vient. Alfred a le don de donner un sens aux moments magiques qui deviennent uniques, de ne pas hâter le geste ou l’action. De laisser de l’espace à la poésie pour lui permettre de s’installer et de nous faire rêver. Cette poésie va prendre la forme d’un puzzle sans dessin, d’un enfant endormi à l’arrière d’une voiture, d’envolées de moineaux dessinant dans le ciel d’étranges cryptogrammes. Un labyrinthe sentimental dans lequel on aime se perdre.

Alfred avec cette dernière BD poursuit notre apprentissage de la vie, sans nous donner de consignes mais en laissant en suspens les choix qu’il nous propose. « Alors qu’est ce qui se passe maintenant? (…) Et pour nous ? » demande Elena à Germano dans la dernière bulle. En guise de réponse le dessinateur nous offre un ciel bleu maculé d’un vol d’oiseaux. Et de jambes entremêlées après l’amour.