Jean-Luc F.

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Sur la route du Danube
par (Libraire)
2 mai 2019

L'usage de l'Europe

Remonter le Danube à vélo avec un ami ukrainien est une belle aventure, mais ce qui intéresse Emmanuel Ruben est moins le récit, souvent drôlatique, parfois exalté, de cette équipée qui n'hésite pas à emprunter les chemins de traverse, que la longue méditation qu'elle nourrit sur l'Europe, ce «vieux continent vieillissant».
Méditation sensible et mélancolique dans la partie «balkanique» du parcours, Roumanie, Bulgarie, Serbie, Croatie, qui sont pour Emmanuel Ruben le cœur battant de l'Europe, où se mêlent les langues, où les minarets rappellent que l'empire Ottoman fait partie de notre histoire à nous Européens, et où les multiples rencontres façonnent l'image d'un humanité diverse, souffrante et pourtant généreuse (la rencontre de Zanko, le trompettiste, et de sa famille de Tziganes sortis d'un film de Kusturica, au coucher du soleil, sur une terrasse dominant le Danube, est la plus poignante).
Méditation inquiète et désabusée au fur et à mesure qu'on se rapproche d'une Europe «germanique», Hongrie fortifiée de Viktor Orban, où les rencontres se font rares, Autriche aseptisée, et Bavière amnésique où errent ici où là les fantômes du nazisme, où on ne rencontre plus personne.
Emmanuel Ruben met abondamment l'histoire au service de son propos, depuis l'épopée de Samuel 1er, le tsar qui unifia les Balkans au XIe siècle jusqu'à celle des guerres fratricides qui les déchirèrent dans le dernier XXe siècle, et dont les ruines de Vukovar sont la sinistre trace. Mais il invite aussi, et à chaque moment, la géographie, car il n'oublie pas qu'il a été et est toujours géographe. L' acuité du regard donne au paysages traversés une présence presque palpable, et le goût pour les noms de lieux et leurs sonorités, villes - Odessa, Galaţi, Olteniţa, Baikal, Novi Sad, Esztergom-, et contrées -Dobroudja, Valachie, Voïvodine, Wachau- ajoute à la musicalité d'une écriture ample, dont le déroulé, tantôt apaisé, tantôt fougueux semble épouser celui du fleuve.
Mélancolie, acuité du regard, musicalité de la langue, humanité. On pense évidemment à Nicolas Bouvier et à "L'usage du monde", ce merveilleux livre dont la lecture en a marqué plus d'un. e. Le voyage de Nicolas Bouvier l’emmenait de Genève et de l'Europe, dont il fuyait l'ennui, vers l'Orient, métaphore d'un monde où apprendre à vivre. Le voyage d'Emmanuel Ruben le ramène, et nous avec lui, vers l'Occident, et la réalité du monde où il nous faut vivre, celui d' une Europe confrontée comme il l'écrit, «non à une crise des migrants, mais à une crise des valeurs», celui d'une Europe qu'il nous faut non plus fuir, mais réinventer, réécrire.

Jean-Luc.

Les fantômes de Manhattan

Ellory, Roger Jon

Sonatine

22,00
par (Libraire)
23 avril 2019

Un subtil roman noir

Premier roman de R.J. Ellory, aujourd’hui seulement traduit en français, Les fantômes de Manhattan porte en germe ce qui constitue la force de l’œuvre de cet auteur anglais dont tous les romans se déroulent en Amérique.

L’écriture est séduisante : ici alternent ce qui ressemble à une comédie romantique (il y a même une librairie qui ressemble à celle de "Notting Hill") et un récit violent, inscrit dans l’histoire de l’Amérique d’après-guerre , que la quatrième de couverture compare à "Il était une fois en Amérique" de Sergio Leone ; l’intrigue, peut-être un peu ténue, est néanmoins savamment construite, et réussit à nous surprendre dans son ultime rebondissement. Les personnages sont plus complexes qu’il ’y parait dans un genre qui relève du roman noir, et celui de l’héroïne, Annie, la jeune femme qui tient cette petite librairie de Manhattan, surprend par la finesse d’analyse des émotions, et des sentiments qui la traversent. Et, ce qui ne gâche rien, R.J. Ellory rend constamment présent le décor de son histoire, Manhattan, qu’il décrit parfois avec un lyrisme convaincant.

Jean-Luc

Les fantômes du vieux pays
par (Libraire)
20 avril 2019

Un coup de maître !

Coup d'essai, coup de maître. Nathan Hill, jeune auteur américain (il est né en 1975) livre ici un premier roman magistral, un vrai grand (et gros) roman comme seuls les Américains savent les écrire, dans la lignée d'un Jonathan Franzen ou d'un Russell Banks.
Le héros, Samuel, enseignant de littérature dans une petite université, et écrivain en panne d'inspiration, se voit contraint par son éditeur, auprès de qui il est engagé par un contrat, d'écrire la biographie de « Calamity Paker », une vielle dame poursuivie pour terrorisme au prétexte qu'elle a jeté une poignée de gravier sur un futur candidat à la présidence. Il se trouve que Calamity Paker, qui se prénomme en réalité Faye, est la mère de Samuel, qu'elle a abandonné quand il était enfant, pour vivre une vie de femme libre. Les images de l' « attentat », inventé de toute pièce pour booster la campagne du candidat tournent en boucle sur les télévisions et les réseaux sociaux, une étudiante au bras long fait exclure son professeur parce qu'il l'accuse (à juste titre) d'avoir fraudé, un ex-militant d'extrême gauche vend ses services d'avocat à un politicien d'extrême droite : Les fantômes du vieux pays est un portrait au vitriol d'une Amérique malade. C'est aussi un récit foisonnant, qui emboîte les époques, multiplie les personnages (celui de Pwnage, un « geek » que la pratique compulsive du jeu vidéo finit par rendre fou, est particulièrement savoureux), nous emmène d'un bout à l'autre des l'Amérique (les bords du Mississippi, Chicago, New York, et jusqu'à Hammerfest, « la ville la plus au nord du monde », en Norvège), et varie avec virtuosité les genres (une partie du roman, celle qui raconte la rencontre de Samuel et de son amour d'adolescent, Bethany, est écrite sous la forme d'un « roman dont vous êtes le héros » ; une autre partie nous plonge au coeur les émeutes étudiantes de Chicago, en 1968, façon reportage de guerre). C'est enfin une histoire qui parle à chacun d'entre nous, au fond de qui sommeille un « vieux pays » qu'il nous faut regagner pour échapper à la folie, ou à la tristesse, ou à la bêtise du présent. Pour Faye, la mère, ce sera le pays de son père, la Norvège qu'il a fuie quand les Allemands l'ont envahie, et dont il a gardé la nostalgie toute sa vie, dans une Amérique où il n'a pas été heureux. Pour Nathan ce sera l'amour de Bethany, qu'il n'a jamais oubliée, et dont il découvrira à la fin du livre, qu'elle non plus ne l'a pas oublié.

Les fantômes du vieux pays
par (Libraire)
6 avril 2019

Un coup de maitre !

Coup d'essai, coup de maître. Nathan Hill, jeune auteur américain (il est né en 1975) livre ici un premier roman magistral, un vrai grand (et gros) roman comme seuls les Américains savent les écrire, dans la lignée d'un Jonathan Franzen ou d'un Russell Banks.
Le héros, Samuel, enseignant de littérature dans une petite université, et écrivain en panne d'inspiration, se voit contraint par son éditeur, auprès de qui il est engagé par un contrat, d'écrire la biographie de « Calamity Paker », une vielle dame poursuivie pour terrorisme au prétexte qu'elle a jeté une poignée de gravier sur un futur candidat à la présidence. Il se trouve que Calamity Paker, qui se prénomme en réalité Faye, est la mère de Samuel, qu'elle a abandonné quand il était enfant, pour vivre une vie de femme libre. Les images de l' « attentat », inventé de toute pièce pour booster la campagne du candidat tournent en boucle sur les télévisions et les réseaux sociaux, une étudiante au bras long fait exclure son professeur parce qu'il l'accuse (à juste titre) d'avoir fraudé, un ex-militant d'extrême gauche vend ses services d'avocat à un politicien d'extrême droite : Les fantômes du vieux pays est un portrait au vitriol d'une Amérique malade. C'est aussi un récit foisonnant, qui emboîte les époques, multiplie les personnages (celui de Pwnage, un « geek » que la pratique compulsive du jeu vidéo finit par rendre fou, est particulièrement savoureux), nous emmène d'un bout à l'autre des l'Amérique (les bords du Mississippi, Chicago, New York, et jusqu'à Hammerfest, « la ville la plus au nord du monde », en Norvège), et varie avec virtuosité les genres (une partie du roman, celle qui raconte la rencontre de Samuel et de son amour d'adolescent, Bethany, est écrite sous la forme d'un « roman dont vous êtes le héros » ; une autre partie nous plonge au coeur les émeutes étudiantes de Chicago, en 1968, façon reportage de guerre). C'est enfin une histoire qui parle à chacun d'entre nous, au fond de qui sommeille un « vieux pays » qu'il nous faut regagner pour échapper à la folie, ou à la tristesse, ou à la bêtise du présent. Pour Faye, la mère, ce sera le pays de son père, la Norvège qu'il a fuie quand les Allemands l'ont envahie, et dont il a gardé la nostalgie toute sa vie, dans une Amérique où il n'a pas été heureux. Pour Nathan ce sera l'amour de Bethany, qu'il n'a jamais oubliée, et dont il découvrira à la fin du livre, qu'elle non plus ne l'a pas oublié.

Shakespeare ou la lumière des ombres, Un portrait subjectif

Un portrait subjectif

Desclée De Brouwer

19,00
par (Libraire)
6 février 2019

Shakespeare : une initiation

Victor Hugo qualifiait Shakespeare de « panier percé du génie ». Eugène Green, qu'on connaît surtout comme cinéaste et spécialiste du Baroque, nous fait entrer, ici, dans cette œuvre monumentale s'il en est, qui constitue à elle seule un monde, qu'est l’œuvre de Shakespeare.
C'est érudit, mais brillant, parfois exigeant, mais souvent vif et enlevé, et toujours très personnel , en particulier quand l'auteur aborde les questions de la poésie, de la diction, et de la traduction. Une initiation, dans le meilleur sens du terme.

La Grande Ourse a eu le plaisir de recevoir Eugène Green, dans le cadre de son partenariat avec l'Académie Bach, lors de la sortie du livre, en janvier 2019.

Jean-Luc