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Eric R.

par (Libraire)
6 janvier 2022

Une adaptation réussie

La Grande Ourse vous avait invité à aimer le roman de Wagamese. Normal alors de lire l'adaptation en BD de cette magnifique oeuvre.

C’est l’histoire de levers et de couchers de soleil. D’aubes et d’aurores. Les aubes où l’on confie ses secrets de meurtre, de naissance, d’alcool. Les aurores où l’on explique l’amour qui a fui, la mort qui vient. Et ces moments magiques où la lumière s’allume ou s’éteint, Vincent Turhan sait magnifiquement les peindre. L’écrivain canadien d’origine ojibwé, Richard Wagamese avait dans son premier livre traduit en France en 2016 touché des milliers de lecteurs par l’usage de ses mots pour dire la beauté de la nature. En adaptant son roman, le dessinateur ne l’a pas trahi. Ce sont ces planches d’une douceur ineffable qui séduisent d’abord en nous emmenant pour une balade mélancolique dans la Colombie britannique. C’est de la nature qu’est attendue la rémission. C’est de la nature qu’est attendue la vérité, cette vérité que souhaite entendre Franklin Starlight, de son père Eldon qui à défaut de l’élever l’observe de temps en temps entre les vapeurs d’alcool, dans une ferme voisine où il l’a laissé, nourrisson. Eldon sent sa fin proche et il demande à son fils de l’accompagner jusqu’au sommet d’une montagne, loin de tout, face au soleil, comme un guerrier. C’est que les deux hommes ont des origines indiennes, du « sang mêlé » et comme dans tous les romans de Wagamese, les rites et cultes indiens sont omniprésents, véritables liaisons entre le présent terrestre et l’au delà.

Les Hommes ne sont que des poussières, de petites silhouettes dessinées en bas de case, fourmis minuscules face à l’immensité de paysages grandioses. La vie des vivants est complexe et les jugements difficiles. Dans ce grand espace qui s’ouvre sur un ultime voyage, le père et le fils vont apprendre enfin à se connaitre, à se parler, à expliquer à défaut de s’expliquer. Pour la première fois de leurs vies ils cheminent ensemble et par bribes, grâce à la flamme d’un feu de camp ou à la rencontre avec une vieille femme, ils vont enfin poser des mots sur leurs souffrances, leurs incompréhensions. Les failles terribles du père alcoolique invétéré se disent. La souffrance de l’enfant en mal de famille s’exprime.

Cet apaisement qui vient peu à peu n’est possible que dans le cadre des paysages qui les entourent, eux qui sont soumis comme les hommes aux aléas des orages, de la neige, du soleil. La mère apparaitra enfin ultime secret dévoilé, nécessaire pour se rendre dans l’au delà.

Les étoiles qui s’éteignent à l’aube sont les feux de camp que continuent à allumer chaque nuit les ancêtres dans leur voyage dans l’autre monde. Quand le jour réapparaît les étoiles s’éteignent et les ancêtres reprennent leur route. Si Richard Wagamese a allumé un de ces feux il doit observer avec intérêt ce magnifique ouvrage chaque nuit à la lueur de son feu de camp. Un ouvrage qui n’est rien d’autre qu’une histoire d’aubes et d’aurores.

par (Libraire)
6 janvier 2022

Un grand crû

Des compartiments comme des boîtes dans ce train de nuit, où sont enfermés des vies : un couple de retraités, une femme seule et son enfant, une bande de jeunes, deux hommes... Avec un minimum de mots, comme d'habitude, l'auteur raconte nos vies, nos fractures, sans emphase, mais avec justesse, et le suspens en plus.

Un grand Philippe Besson !!

Eric

Chronique complète :
C’est un compagnon de route. De vie. Depuis exactement vingt ans, Philippe Besson nous offre au début de chaque année un roman, calibré, peu épais mais si important. Amour, temps qui passe, homosexualité, intimité, autant de thèmes qui traversent en permanence son oeuvre. Aussi quand la quatrième de couverture de Paris-Briançon nous annonce un roman au « suspense redoutable » qui se passe à bord d’un train de nuit N°5789 entre Paris et Briançon, on se dit que l’écrivain se lance à son tour dans un nouveau genre pour lui, le polar, et qu’il place sa plume dans le sillage d’Agatha Christie et son « Crime de l’Orient Express ». De plus, on nous annonce dès la deuxième page, que « certains seront morts au lever du jour ».

On se trompe totalement. Certes comme dans un livre de la romancière britannique le lecteur s’installe dans un huis clos, un couloir, dix compartiments et dans ces cases que le hasard a distribuées il observe, comme un veilleur de nuit, une dizaine de personnages pour lesquels le voyage va être un moment de découvertes réciproques. Le train de nuit « c’est un cocon, c’est l’ancien monde, et on peut faire des rencontres ». Victor hockeyeur va rencontrer Alexis, médecin. Catherine et Jean-Louis, retraités vont dormir à côté d’une bande de jeunes, Julia, mère de deux enfants, va se confier à Serge, représentant. C’est la nuit dans un univers fermé et on sait que l’on a peu de chances de se revoir une fois arrivés en gare. Alors on se confie et on brise les a priori, la surface des choses car derrière les apparences « il y a presque toujours des êtres cabossés ». Ainsi Serge « veut parler des discours qu’on tient et des secrets qu’on dissimule. Il veut dire qu’ils sont des gens simples, des gens ordinaires mais que ça ne les empêche pas, de temps en temps, d’avoir du mal avec la vie ».

Sur le roulis continu des rails, dans l’obscurité des régions traversées, ignorantes de la vie des hommes, les préoccupations de chacun des personnages vont briser le silence et se dire à voix haute. Elles sont lourdes souvent à porter ces souffrances, cancer, sexualité refoulée, violence, licenciement et n’échappent pas à notre époque. Alors l’étranger devient confident, amant, ami et dans cet espace hors du temps chacun se révèle aux autres mais aussi à soi-même.

Aucun doute, Philippe Besson n’est donc pas devenu auteur de polar. Il a repris son scalpel de chirurgien des âmes, fouillant dans les apparences banales de nos vies, les petites ou grandes fractures, le hasard ou la destinée, les affrontements ou les contournements qui font que chaque vie ressemble à une autre et, en même temps, si différente. L’écrivain nous parle et sa petite musique, écrite avec des notes simples, nous touche.

Finalement il faut bien dire un mot du suspense annoncé, alors on ajoute un personnage. Il s’appelle Giovanni Messina mais vous n’avez pas besoin d’en savoir plus. Il est là, placé par le hasard, le destin, ou un Dieu quelconque. Il va modifier la vie d’hommes et de femmes. C’est beaucoup.

Enquête sur une femme libre

Delpire éditeur

29,00
par (Libraire)
30 décembre 2021

Une vie qui éclaire l'oeuvre

C’est l’ouvrage qui manquait. C’est le chainon manquant d’une histoire débutée en 2007 lorsque un jeune agent immobilier, John Maloof, achète à Chicago, au cours d’une vente aux enchères, des cartons emplis de photographies, de films non développés, de négatifs. Peu à peu, il perçoit la qualité potentielle des photos achetées, il acquiert d’autres lots à d’autres enchérisseurs. En 2009, il découvre, par un avis de décès, l’identité de la photographe: Vivian Maier. La suite on la connait: photos sur Internet, engouement mondial, premières expos, premières monographies, un livre romancé remarquable de Gaelle Josse « Une femme en contre jour », un documentaire de Maloof, « A la recherche de Vivian Maier », et actuellement une exposition au musée du Luxembourg. Cette chronologie incroyable ne dit pas pour autant la femme qui se tient derrière l’objectif, un mystère que les enquêtes journalistiques, les polémiques ne résolvent pas: française et américaine, visible et recluse, bienveillante et froide, les adjectifs antinomiques pour qualifier la photographe sont innombrables. Ann Marks, ancienne cadre de grandes entreprises, décide alors de combler les lacunes d’une biographie originelle syncopée et de tenter d’approcher la psychologie de la femme aux dizaines d’autoportraits.

Des recherches généalogiques vont lui permettre de reconstituer l’enfance désagrégée entre une mère irresponsable et un père absent, violent et manipulateur. Son frère Carl, que Vivian ne verra presque jamais, donne en creux de nombreuses indications sur la vie de sa soeur ou du moins ses difficultés à vivre. L’autrice va rechercher et contacter de nombreuses personnes l‘ayant côtoyé du Champsaur en France, en passant par Chicago et surtout New-York la ville où elle réalisa, dans les années 50, probablement ses plus beaux clichés de rue sachant capter les différences sociales, la ségrégation raciale en utilisant l’humour, la causticité, la beauté formelle.

On comprend à la lecture que lors de ses premières prises de vue l’ambition photographique professionnelle est réelle mais sans aucune relation, d’un abord difficile, il ne lui est pas aisé de se se faire un nom. Grâce au talent de Ann Marks, l’image de Vivian Maier apparait peu à peu sous le révélateur photographique, une image dévoilée et marquée à jamais par l’absence d’affection, d’amour notamment. L’ambition photographique professionnelle déçue est remplacée peu peu par une maladie mentale, celle du syndrome d’accumulation, pour la première fois vraiment prise en compte, qui la verra entasser les bobines de films non développés et des tonnes de journaux, les clichés virtuels, ne devenant plus qu’une « collection »  comme les autres, envahissant ses pièces de vie ou ses multiples garde-meubles. La nounou, garde d’enfants pendant des décennies, véritable chroniqueuse de la famille américaine de la classe moyenne, en perpétuel déménagement, va sombrer sous les journaux qu’elle photographie inlassablement comme une double possession. On la découvre féministe avant l’heure, attentive aux droits des noirs, socialement progressiste, étrangère aux bonnes manières, distante et même effrayée par les hommes mais aussi terriblement attachante, intelligente, brillante, capable contre toutes les conventions de partir seule pour un tour de monde initiatique. Les photos du livre, pour la plupart en miniatures, par leur impression chronologique balisent le parcours des états d’âme de la photographe dont les autoportraits et leur portée symbolique témoignent des dépressions, des périodes de bonheur.

Un livre indispensable pour comprendre l'oeuvre magistral.

Economie, paysages, nouveaux modes de vie

Seuil

23,00
par (Libraire)
16 décembre 2021

Un titre qui dit tout

Ce livre ne nous dévoile aucune mutation cachée de notre pays: affaiblissement extrême de l’industrie, importance croissante de la consommation, modification du territoire devenu zone d’achalandage, nouvelles pratiques culturelles. Tout cela nous le savons intuitivement mais comme le corps d’un enfant qui grandit et dont on n’aperçoit les changements qu’en regardant des photographies anciennes, la France se modifie sensiblement chaque jour et les auteurs mettent en perspective, les modifications importantes de la « France d’avant » et de la « France d’après », la césure se produisant vers les années 80. Ils nous donnent à voir ces photographies sous forme de graphiques, courbes et cartes, révélateurs des profondes modifications intervenues en 40 ans qui, à l’image du monde agricole, ont été plus systémiques et rapides que des siècles entiers. La France mythique, entité unique, n’existe plus à l’échelle de la mondialisation et le livre montre combien l’immigration la plus forte est essentiellement culturelle avec une influence croissante des Etats Unis et du Japon. Notre pays bouge et le mérite de cet ouvrage à la lecture aisée, est de nous aider à comprendre les mouvements telluriques d’une société en pleine transformation qui peut effrayer et dont les gilets jaunes sont une émanation. Un ouvrage de référence vivant, clair, didactique, avec une véritable narration, à garder en permanence à proximité.

Eric

par (Libraire)
7 décembre 2021

Une autre façon de comprendre l'histoire

La science historique a changé. En quelques décennies, elle a intégré de nouvelles sources, d‘autres disciplines: économie, sociologie, météorologie et beaucoup d’autres ont déconstruit le « roman national », fresque narrative d’un récit chronologique linéaire et idéal d’une nation, pour lui substituer un récit complexe, multiple, non manichéen. A cette modification du fond s’ajoute désormais une modification de la forme et cette « Infographie de la révolution française » témoigne de cette évolution. « Il ne s’agit pas d’illustrer un texte mais de permettre une autre lecture de l’histoire, à la façon d’un kaléidoscope ». Tout est dit dans cette phrase introductive sur ce livre dont la conception originale qui associe un historien reconnu, Jean-Clément Martin à un Data Design, Julien Peltier.
La Révolution Française est complexe, multiple et de nombreux facteurs s’imbriquent les uns dans les autres. Difficile d’appréhender la globalité d’années aussi mouvementées et contradictoires. Aussi pour simplifier, depuis des décennies, chacun a raconté, retenu ce qui allait dans le sens de « son » histoire. Soboul et les historiens marxistes ont privilégié la révolution sociale, l’égalité, pendant que les historiens de droite montraient les ravages de la Terreur. A chacun son angle, son approche pour rendre le récit discontinu et multiple, cohérent et simple.

A cette manière de penser, Jean-Clément Martin veut substituer la complexité des situations et donne en trois parties, des clés pour appréhender ces dix années, de la convocation des Etats Généraux à la fin du Consulat.
« La marche de la Révolution », dans un récit chronologique, montre les principaux moments de cette histoire du 14 juillet à la fuite du Roi à Varennes et encore les massacres de Septembre 1792. A chaque double page un texte dit l’essentiel, explique ce qui est certain, contestable, ignoré et la mise en page décrit l’évènement en l’accompagnant de graphiques, d’illustrations de portée plus générale. Un « camembert » statistique est beaucoup plus parlant que des dizaines de lignes chiffrées, alignées les unes sur les autres. Une échelle chronologique est plus facilement mémorisée qu’un récit de plusieurs pages. En utilisant l’infographie, ce sont des milliers de mots qui sont traduits en un coup d’oeil, mis à disposition de notre cerveau, facilitant la compréhension de l’essentiel traduit sous une forme visuelle riche et variée.

Il ne faut cependant pas imaginer que cette innovation se résume à des statistiques mises en courbes. Le graphisme de Julien Peltier montre, démontre, raconte une histoire, explique comme des mots. Par des bulles occupées par des acteurs, des institutions, des évènements et disposées de bas en haut, mais aussi de gauche à droite, la vacance du pouvoir en septembre 1792 devient visuelle et permet, en un coup d’oeil, de comprendre comment les sans-culottes ont pu, pendant quelques jours, pratiquer la Terreur.
La deuxième partie est consacrée aux « Grands bouleversements » qui ont remodelé, durablement, la société française. Rôle des femmes omniprésentes puis écartées, église et déchristianisation, abolition de l’esclavage, régime de la propriété sont décrits selon les mêmes principes avant qu’une troisième partie « Rivalités et concurrences » éclaire la contre révolution, le rôle des sans-culottes, et l’arrivée progressive de Bonaparte.

Rendre accessible et compréhensible ne signifie aucunement simplifier, édulcorer. La lecture complète permet de poser une vision globale d’une période d’une complexité imposante. Atermoiements, extrême violence, politique à court terme, fluctuante, apparaissent clairement. La Révolution se construit au jour le jour, sans plan préétabli, sans perspectives précises. Elle s’improvise.
Ce livre est de ceux que l’on doit laisser à portée de main, tant il est peut être pris et repris pour examiner un aspect spécifique, une période, un phénomène particulier. Remettre en ordre des évènements dispersés. Accessible à un profane comme un spécialiste, il a sa place dans toutes les bibliothèques d’amateur d’Histoire.