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Eric R.

29,95
par (Libraire)
20 septembre 2021

L'affaire Dreyfus dans les réseaux sociaux

Un album est aussi un objet que l’on prend, reprend, regarde sous toutes ses facettes. En prenant dans les mains « #J’accuse …!», impossible d’abord de ne pas remarquer la forme: un coffret superbe, avec à l’intérieur un clavier d’ordinateur dessiné, un marque pages explicatif, et un album souple, format à l’italienne inséré dans la boîte. Très vite on comprend que cette BD se veut connectée. A chaque fois que figure le signe + sur une page, l’onglet donne droit à des documents numériques complémentaires (biographie, fac-similé) accessibles après avoir téléchargé une application spécifique. Rien de superficiel dans ces ajouts mais une manière remarquable d’informations complémentaires utiles dans une BD où les archives constituent la base de l’ouvrage.
Cette magnifique mise en forme constitue une véritable volonté éditoriale. Jean Dytar a « été sidéré par les résonances avec notre époque » en travaillant sur ce dossier. Avec lui, le lecteur en effet ne peut cesser d’imaginer cette affaire couverte aujourd’hui par les réseaux sociaux et les médias actuels. On constate alors que la haine si souvent évoquée, l’absence de recul par rapport aux informations immédiates étaient déjà la règle il y’ a plus d’un siècle. La presse papier, dont de nombreux articles seraient aujourd’hui interdits, n’hésitait pas à vomir, une haine antisémite d’une violence totale. Ainsi surnagent dans ce torrent de boue des personnages étonnants, courageux, magnifiques qui réhabilitent l’âme humaine: Mathieu Dreyfus, frère du colonel, Auguste Scheurer-Kestner, homme politique exceptionnel, Bernard Lazare par leur honnêteté intellectuelle renvoient plus bas que terre les Maurice Barrès, Daudet, Henri Rochefort et consorts, dont certains écrits annoncent, mot pour mot, l’arrivée du fascisme et du nazisme

L’éditeur s’interroge pour savoir si « l’impact de l’affaire Dreyfus sur ses contemporains aurait été différents s’ils avaient été informés par les médias d’aujourd'hui ? ». On peut légitiment douter de la réponse. A l’heure des réseaux sociaux et de leur immédiateté, lire cette formidable Bd doit nous inciter, encore et toujours à penser, à réfléchir, avant d’écrire. Il n’y aura peut être pas toujours des Zola pour rétablir la vérité.

19,50
par (Libraire)
17 septembre 2021

La BD de la rentrée !

Imaginez. Imaginez vous en vieux notaire retraité (il est utile de préciser dès maintenant que nous n’avons rien contre les notaires, c’est simplement un postulat de départ). Vous vous appelleriez Amédée Petit-Jean, cela ne s’invente pas, ou plutôt si cela s’invente. Votre vie est morne. Vous vivez avec, ou plutôt à côté de Françoise, votre épouse. Elle veille sur vous comme la reine d’Angleterre veille sur son peuple, vous faisant avaler à heure régulière vos antidépresseurs. Dernière précision d’importance: vous avez souvent mal au dos. Heureusement, à portée de fenêtre, vous avez un voisin. Il s’appelle Jo. De son vrai nom: Joseph Seigneur. Normal. Il n’est pas tout jeune non plus mais il porte beau. On dirait Davy Crockett, sans la toque en peau de castor. Grand et beau. Svelte et sportif. Gouailleur, rieur, joueur, hâbleur, conteur. Conteur surtout et lorsque vous avez la permission de 22H30, il vous raconte ses aventures sur toute la surface du globe, de Dien Bien Phu à Caracas en passant par les chutes Victoria. C’est un aventurier qui a vécu des … aventures. Il vous a même dit qu’il était né à Tananarive, capitale de Madagascar. Il égaye vos journées à la manière des aventures de Pinpin qui remplissent sa bibliothèque.
Humour, humanisme, tendresse, le récit sans temps mort, ni faiblesse, nous emporte avec une justesse des émotions particulièrement réussie.

Mais si Tananarive s’appelait plutôt Charleville Mézières, charmante bourgade certes, où Rimbaud s’ennuyât ferme, mais où vous conviendrez avec moi que l’exotisme est plus rare, le soleil plus chiche, les femmes et les hommes moins déshabillés. Cela changerait beaucoup de choses et il faudrait prendre la poussiéreuse Triumph Spitfire MK2 pour vous rendre à Maubeuge, Lille, Calais, Bruges. Et découvrir d’autres secrets, d’autres aventures. De notaire, vous deviendriez ainsi détective privé, sous le regard, toujours protecteur, mais moqueur de votre ami Jo, pour un road movie formidable. Vous apprendrez alors beaucoup de choses sur Jo mais aussi sur vous même. Vous rencontrerez des call girls, des vieilles, des jeunes, des patrons de discothèque. Le monde quoi! Peu à peu, les girafes, zèbres et autres buffles disparaissent au fil des pages, comme si la réalité remplaçait progressivement les rêves.

Depuis les Vieux Fourneaux, les retraités ont la côte dans le domaine de la Bd. Nostalgie, passé, décalage temporel, les ingrédients sont là pour créer de belles histoires. Encore faut il le talent pour mettre le tout en récit et en images. Et Sylvain Vallée, dessinateur notamment de Il était une fois en France et de Katanga, en a plein sa besace.

Le scénario de Mark Eacersall témoigne de la rudesse des temps qui passent, atténuée par la capacité des hommes à rêver et à substituer à une triste réalité de magnifiques histoires. Goût de l’aventure, force de l’amitié, regard sur la vieillesse, autant de thèmes qui traversent cette BD où tout est juste, y compris dans le découpage des scènes et une mise en page parfois onirique, parfais ultra réaliste, toujours horizontale, qui fait que la BD se lit comme un roman.

par (Libraire)
7 septembre 2021

Que la montagne est belle !

C’est une histoire simple mais pas une simple histoire. C’est une histoire de 4 saisons dans un village alpin: Fontana Fredda. Il y’est question d’amour: Fausto, écrivain qui a quitté sa femme et la ville, rencontre Silvia, artiste peintre. Il y’est question d’amitié: Fausto fait la connaissance du taciturne Santorso, homme mûr passionné des coqs des neiges. Au milieu règne Babette, la patronne du restaurant de montagne à la recherche d’une nouvelle vie. C’est une histoire d’hommes et de femmes à des tournants de leurs existences, quêtant dans les sommets, l’isolement, la beauté de la nature, la direction à donner à leurs vies.

En réalité, c’est une chronique d’un monde d’à côté, celui de la montagne et où le rythme du temps est donné par celui des mélèzes qui respirent au gré du jour et de la nuit. La vie à Montana Fredda est minimaliste et se réduit aux gestes quotidiens de la cuisine, de la vaisselle, du damage des pistes, de l’abattage des arbres. Le style de Paolo Cognetti se colle à cette réalité en évitant les emphases ou les métaphores gratuites. Ces mots à leur tour sont simples, précis, directs et tendent par l’écoulement du temps qu’ils traduisent à la poésie pure.

Conseillé par Eric et Vanessa

par (Libraire)
6 septembre 2021

Magnifique et touchant

C’est une histoire qui est désormais racontée, mieux connue. Celle de migrants juifs de l’Europe de l’Est fuyant la Russie notamment à la suite des pogroms du début du XX ème siècle. C’est ce que raconte le début de « La carte postale »: l’histoire d’une famille russe. Dans ce récit, les personnages ont un nom: ils s‘appellent Ephraïm, Emma, Noémie et Jacques. Ces prénoms figurent laconiquement sur une carte postale adressée anonymement des décennies plus tard à l’adresse de la mère de l’autrice. Quatre noms comme une déflagration qui vont ressusciter des souvenirs.Tous les quatre, membres de la famille Rabinovitch, vont être déportés et assassinés dans les camps d’extermination. La première partie du livre raconte leur histoire, la migration d’une famille à qui le père dès avril 1919 prévient: « il est temps de partir. Nous devons tous quitter le pays. Le plus vite possible ». C’est ce que vont faire notamment Ephraïm et Emma qui vont traverser l’Europe, vivre en Lettonie, rejoindre leurs parents en Palestine et se retrouver finalement à Paris, en France, ce pays des Lumières dont ils attendent tout, auquel ils souhaitent s’assimiler à tout prix. On pense au parcours de la grand mère de Robert Badinter: Idiss. L’Amérique reste lointaine, et puis les mesures discriminatoires à l’égard des juifs, les rafles, les camps de travail tout cela semble tellement impossible. On ne croit pas à ce qui n’est jamais arrivé auparavant. La foi dans leur nouvelle patrie sera fatale à la petite famille d’où réchappera la fille ainée Myriam, mère de Leila et grand-mère de l’autrice Anne Berest. C’est dans un dialogue tout en douceur et connivence que s’écrit cette première partie du livre. Glaçant est le contraste entre la barbarie inimaginable et la foi en la raison et en l’humanité d’une famille pourtant pourchassée des années durant. Anne Berest nous raconte avec justesse les conditions d’internement du camp de Pithiviers, l’accueil des survivants au Lutetia à la fin de la guerre, l’attitude ignominieuse de certains membres de l’administration française, la rafle du Vel d’Hiv.

La suite du « roman » va amener l’écrivaine à rechercher l’auteur anonyme de la carte. S’il s’agit bien d’une enquête, la fiction n’est pas au rendez-vous et cette quête va amener à côtoyer l’ignominie et le mal dont est capable l’âme humaine. Cette fois, Anne cherche, se déplace, se rend dans l’Eure voir les derniers voisins de la famille Rabinovitch, va en Provence lieu de la résidence de Myriam, consulte un détective privé, un graphologue. Avec sa mère, et sa soeur Claire, elles forment une lignée familiale essentiellement féminine cherchant à comprendre leur présent à la lumière du passé. Une question surgit alors comme un fil rouge: qu’est ce qu’être juif aujourd’hui en France pour une famille qui n’a jamais pratiqué aucun rite, culte et se définit pour la plupart de ses membres comme athée? C’est bien de cette question que surgissent en réponse les quatre prénoms recherchés et la réflexion d’aujourd’hui de la fille de Anne, de retour à la maison avec une « drôle de tête », parce que « on n’aime pas trop les Juifs à l’école ».

Etre défini par un concept indéfini. Juive, parce que sa mère est juive, Anne Berest ne lance pas un cri de douleur, ne juge pas les contemporains de ses arrière-grands-parents. Elle témoigne, d’abord pour elle même, voulant rétablir une généalogie trop longtemps tue, désirant savoir ce qu’elle est véritablement et affirmant en conclusion que l’on est ce que nos ascendants ont été, même si on ignore tout ou presque tout de leur histoire. En fait, on ne doit jamais oublier ses morts car ceux-ci ne meurent vraiment que lorsque les vivants les oublient. Et l’autrice leur rend magnifiquement la vie.

Eric

par (Libraire)
26 août 2021

Fascinant et touchant

Journaliste Sorj Chalandon a besoin du réel pour construire un roman. Reporter au procès de Klaus Barbie à Lyon en 1987, il sait que son père est dans la salle d’audience. Plus de trente ans plus tard, après le premier confinement, il découvre la procédure judiciaire émise à son encontre à la fin de la guerre. Il a la confirmation que son père était « du mauvais côté ». Alors le journaliste devenu romancier met en parallèle le destin du nazi et d’un français qui revêtira pendant la guerre 5 uniformes et évitera la peine de mort à une voix près. Il mêle la petite et la grande Histoire dans un parallèle fascinant. Mensonges, traitrise, on retrouve le style et l’humanité des meilleurs romans de Chalandon. Les pages du procès sont magnifiques de pudeur et de force. Les pages sur le père sont féroces et violentes. Le tout constitue un des grands romans de cette rentrée littéraire.

Conseillé par Eric et Vanessa