Eric R.

Les beaux étés / La fugue
14,00
par (Libraire)
24 novembre 2018

LES BEAUX ETES LA FUGUE

Avec le Tome 5 de la série « Les Beaux Etés, Zidrou et Lafebre, nous ramènent en 1979 quand les Pink Floyd faisaient rêver les adolescents. Nostalgie et tendresse garanties.

Il est en BD comme en amour, des rendez-vous que l’on attend avec impatience. Les auteurs des quatre premiers tomes de la série « Les Beaux Etés », Zidrou et Lafebre, nous avaient annoncé un nouvel album pour les fêtes de fin d’année. C’est donc avec un plaisir renouvelé que les lecteurs ont retrouvé les tribulations de la famille Faldérault. Inutile de tourner autour du pot: ce dernier album ne vous procurera pas un sentiment de transe ou d’addiction. Pas de suspense haletant, pas de crimes à élucider. Le scénario peut se résumer au titre « La Fugue » et à ces quelques mots: hiver 1979, Pierre et sa femme Mado décident de partir au soleil pour Noël. Seulement, Louis adolescent aux cheveux longs et aux idées courtes (?) décide de leur fausser compagnie sur l’autoroute pour se rendre à Londres, assister à un concert des Pink Floyd, pour lequel il a obtenu des billets à la sueur de son front en accomplissant des petits boulots.

Les auteurs reprennent les recettes qui ont si bien fonctionné auparavant basées sur la tendresse, la répétition des évènements familiaux, que facilite une chronologie chaotique, permettant de découvrir des personnages dans le désordre de leurs âges et de leur évolution.
Quand Lugano et Cauuet, agitent avec « Les Vieux Fourneaux » l’humour caustique, politique et actuel, Zidrou et Lafebre, préfèrent verser dans la nostalgie du temps d’avant et dans les plaisirs simples des vies de famille.

Ce qui touche finalement le lecteur, c’est l’intimité que créent la simplicité des scénarios et l’identification à des situations que nous avons tous vécues, à la manière d’une chronique quotidienne, rythmée par les paroles des chansons de l’époque. Les parties de Mille Bornes s’accompagnent des préoccupations d’ados, en conflit avec des parents qui ont une vie de « frustrés ». Mam’zelle Estérel, 4 L de Luxe, 6 glaces, modèle 1962 est toujours le support des rêves d’évasion vers un soleil que ne voit guère le Manneken Frites à la frontière, où l’on déguste des fricadelles sous une pluie battante.

Ce registre de tendresse, le dessin de Lafebre l’accompagne à la perfection avec de larges cases qui accueillent les frimousse polissonnes, boudeuses, gouailleuses des quatre enfants de la famille qui, comme tous les enfants de toutes les familles, râlent, rêvent, pestent, détestent et aiment leurs parents. A la manière de Franquin, quelques personnages secondaires, traversent agréablement chaque nouvel album, pour fournir une galerie de portraits savoureuse.
Un beau cadeau de Noël pour toute la famille.

La serpe / roman

Jaenada, Philippe

Points

8,90
par (Libraire)
16 novembre 2018

Comme au Cluedo...

Dans La Serpe, une enquête minutieuse et toute personnelle, Philippe Jaenada rouvre le dossier d’un triple assassinat commis dans un château de Dordogne en 1941.
On sort de la lecture de La Serpe comme une crêpe (bretonne bien évidemment). Pendant la moitié de l’ouvrage, on cuit d’un côté. Brusquement le cuisinier (ou l’auteur) nous retourne et on cuit sur l’autre face. Au final on est à point, complètement saisi par un « roman » qui, comme un polar vous prend dès les premières pages pour ne pas vous lâcher avant les six cents dernières.

Car comme au Cluedo, il faut retrouver un assassin en passant par le « petit salon », la « cuisine », ou le « grand salon ». Seulement à la différence du jeu de société, l’histoire à reconstituer est une histoire réelle qui s’est déroulée en octobre 1941 dans un château de Dordogne et qui a défrayé des décennies durant la chronique des faits divers. Trois commis dans une nuit où seul Henri Girard, fils et neveu de deux des victimes, était présent.

L' enquête pourrait être pesante et ennuyeuse, mais cela serait sans compter sur les multiples digressions, souvent humoristiques de Philippe Jaenada . On suit l’inspecteur Jaenada – Colombo dans sa voiture, on se promène dans les rues de Périgueux, on rentre dans des bars et on boit quelques whiskys (pas trop quand même), on fait la connaissance d’Ernest son fils (sympa le fils, comme un fils quoi).
En 2018, on est affligés de la médiocrité et de la mauvaise foi des investigations menées (on est au temps du recensement des toiles d’araignées pas des traces d’ADN). Au bout de la balade, le ton devient plus sérieux et grave : en se rendant sur les lieux, dans des pièces qui ont connu l’horreur, on perd tout à coup cette distanciation que le temps a créé. On s’approche des êtres et de leur âme. Peut-être a-t-on accroché une certaine vérité ? En tout cas on est à la fin d’un long tunnel et on découvre la lumière, celle du matin celle qui fait du bien. Où la rosée a remplacé le sang. Et la probable vérité une vaste mascarade destructrice.

Un grand, grand livre, unique.

Racontars arctiques / l'intégrale

Bonneval, Gwen de

Sarbacane

29,90
par (Libraire)
14 novembre 2018

Une BD qui pétille !

En cette période hivernale, une BD formidable vous réchauffera le coeur. Elle se passe pourtant dans le Nord Est du Groenland mais l’humanité et l’humour de personnages perdus dans la nuit polaire alimenteront vos zygomatiques. « Racontars Arctiques », contes moraux et drolatiques revigorants.

Cette Bd est avant tout une collection formidable de personnages hirsutes, déglingués ou ravagés aux nez proéminents, aux ventres dégueulant, aux fronts plissés de soucis ou d’inquiétude. Des trognes inoubliables. Ils s’appellent Valfred, Anton, Lodvig, Herbert ou encore William le Noir. Ils vivent seuls, totalement isolés, dans le Nord Est Groenland et sont sortis du vécu et de l’imagination du romancier danois Jorn Riel, qui passa 16 années dans cette région dans le cadre d’expéditions scientifiques, pour en tirer une oeuvre littéraire mondialement reconnue.

Hervé Tanquerelle au dessin et Gwen de Bonneval au scénario réussissent parfaitement dans une sarabande, drôle et poétique à nous faire pénétrer la vie intérieure d’individus, curé d’enfer ou peintre sans crayon, amoureux de coq ou Comte déclassé, qui cherchent dans l’obscurité polaire à survivre à la solitude et à l’absence de cet être fantasmé: la femme.

« Emma, tiens, c'est comme si elle était faite qu'avec des beignets aux pommes. Les fesses, les seins, les joues et tout et tout. Rien que des beignets mon garçon. Et au milieu de toute cette pâtisserie, deux yeux bleu ciel et une moue rouge. »

Les histoires s’enchainent les unes après les autres, comme des fables de La Fontaine, révélant au bout de quelques pages des morales que le lecteur s’inventera lui même.
La BD pétille, naviguant entre poésie et tendresse, drôlerie et âpreté. C’est vivant, gai, revigorant. Les personnages sont dessinés avec un trait précis et rigoureux. Mais lorsque les hommes, las de solitude, partent en traineau pour raconter de nouvelles histoires à d’éloignés voisins, le dessin se fait ample et flou, de vastes lavis noir et blanc d’encres de chine, rendent majestueux des paysages où les ours blancs côtoient les phoques.

Racontars arctiques nous ramènent ainsi au temps des veillées de chez nous, celui où la parole et le silence valaient de l’or, au temps des relations humaines riches et fortes. Alors,« pourquoi pas se fader une bouteille ? On y voit un peu plus clair quand on a sifflé une bouteille entre copains. » Y voir plus clair pour avoir chaud au coeur. On y revient.

George Sand à Nohant - Une maison d'artiste
24,00
par (Libraire)
22 octobre 2018

Portrait magnifique d’une écrivaine engagée dans son temps.

Les murs parlent parfois et révèlent beaucoup de leur propriétaire. En investissant la demeure de Nohant, propriété de George Sand, l’historienne Michelle Perrot, trace un portrait magnifique d’une écrivaine engagée dans son temps et citoyenne plus qu’auteure.
S'intéressant peu à l'oeuvre, qu'elle juge "fade" l'historienne en racontant le lieu et sa vie au quotidien, trace en fait le portrait d'une femme, libre, indépendante, républicaine, sociale, soucieuse des droits civils des femmes. Avec ses faiblesses et ses contradictions certes mais toujours soucieuse de mettre en adéquation ses idées sociales et ses actes.
En trois parties, les lieux, les gens, le temps, ce livre érudit mais jamais ennuyeux, est aussi un remarquable ouvrage sur la vie paysanne au Centre de la France dans la première partie du XIX ème siècle.
Un lieu plus grand que l'oeuvre, magnifiquement raconté comme un récit du Berry.

Servir le peuple

W. Inker Alex

Sarbacane

28,00
par (Libraire)
11 octobre 2018

Voyage au pays de Mao: passionnant et effrayant.

L’usage des mots est essentiel en politique. Utilisés de manière mécanique, ils peuvent signifier tout et son contraire. Dans sa BD « Servir le peuple », Inker démontre comment des mots révolutionnaires peuvent, à l’identique , être des mots de la contre révolution. Voyage au pays de Mao: passionnant et effrayant.
Le Petit Livre Rouge est un livre pour la révolution. Il a été écrit par Mao Zedong.
Le grand livre rouge « Servir le peuple » est un livre contre révolutionnaire. Il est dessiné par Alex.W. Inker.
Pourtant, ce dernier, n’aurait pu exister sans le premier. Directement inspiré du roman éponyme de Yan Lianke, « Servir le peuple » raconte l’histoire de Petit Wu, très modeste paysan chinois, qui engagé par des promesses veut progresser dans la hiérarchie militaire et dans celle du Parti en qui il place tous ses espoirs. « Servir le peuple » devient son mode de pensée et sa clé pour ouvrir les portes de son ascension.

Un jour, devenu ordonnance d’un colonel, parti pour deux mois de sa maison, resté seul avec la jeune épouse du militaire, il va continuer logiquement à suivre la maxime sacrée en obéissant et en assouvissant tous les désirs de l’épouse.

« Alors je t’ordonne de te mettre tout nu! Pour servir le peuple déshabille toi ».

Commence alors, par le double langage et le double sens des mots, une formidable déconstruction d’une idéologie fondée sur le pouvoir d’injonctions qui, prises au pied de la lettre, peuvent devenir contradictoires. L’absurdité règne en maitre et finit dans une démesure totale de sacrilège en sacrilège.

Yan Lianke, qui a vécu de l’intérieur ce cheminement puisqu’il fut lui même militaire et écrivain officiel de l’armée avant d’être censuré pour des écrits jugés subversifs, raconte à merveille ce processus d’abêtissement propre à toute dictature. Dans un huis clos oppressant, le Petit Wu et la femme du colonel jouent la partition d’une véritable tragédie shakespearienne. Les cases silencieuses rendent l’ambiance sourde et le grand talent d’Alex W.Inker est de restituer la théâtralité du récit par des personnages raides, larmoyants à l’excès avec des expressions figées et excessives, à la manière d’un drame japonais. S‘appropriant tous les styles graphiques, Inker abandonne le noir et blanc somptueux de son remarquable « Panama Al Brown », pour griffer les pages de couleurs révolutionnaires dominées par le rouge et le vert. On croirait regarder des estampes chinoises que magnifie une fin dramatique et forte.
Si voulez, à votre tour « servir le peuple », lisez cet ouvrage! Ou pas…. Car n’oubliez jamais que les mots peuvent avoir un double sens.

Eric RUBERT