Eric R.

Mon père ce poivrot - Histoire complète
par (Libraire)
10 avril 2019

UNE BD POIGNANTE

Parler de son père alcoolique, et le dessiner n’est pas chose facile. Stéphane Louis dans « Mon Père ce Poivrot » relève, et réussit ce défi. Sans pathos ni moralisme. A titre d’exemple et de prévention.

Le titre, « Mon Père ce Poivrot », claque, mord, volontairement provocateur. Et disant tout. Ce que confirme dans la page d’ouverture un court texte de Stéphane Louis. « Il y’a un autre personnage important, ici: l’alcoolisme. J’ai voulu essayer de sensibiliser les gens comme je le pouvais à ses causes et à ses conséquences. L’alcoolisme n’est pas festif. Il tue. Mon père en est mort littéralement…. ».

Tout est dit et le lecteur sait ce qui l’attend. Ce père, Maurice ou Lulu, d’abord accoudé et endormi sur le comptoir, va être facilement reconnaissable tout au long de la BD. Il possède un gros nez rouge, comme un clown, pour identifier le personnage, un nez rouge qui cette fois-ci ne fait pas rire et pourrait donner plutôt envie de pleurer. Le récit n’est pourtant pas larmoyant même si les situations tragiques se multiplient. L’alcool tue environ 20 000 personnes en France par an. Et fait de multiples dégâts dans l’environnement immédiat. C’est ce que veut expliquer le fils dessinateur qui ne se contente pas de décrire une descente aux enfers. Dans une démarche militante, qu’il revendique, il montre l’entourage, le regard de la société sur cet homme qui est malade, car l’alcoolisme est bien une maladie incomprise par l’entourage qui voit l’alcoolique comme responsable de sa déchéance.

Cette descente aux enfers Stéphane Louis nous la fait comprendre en spectateur, ni juge, ni avocat, ni procureur. Le dessin classique, proche des habitudes de la BD d’humour atténue la noirceur du propos. Les gendarmes sont des caricatures de gendarmes, Marcel le petit vieux du comptoir plonge son nez entre les seins volumineux de Tata Roger, comme dans un film de Fellini. On sourit presque, évitant ainsi le piège du moralisme ou du désespoir. Et la tendresse prend le dessus sur l’image dégradante renvoyée par des yeux perdus dans un vide sidéral, qui regardent au delà de la réalité et du quotidien.
Cette Bd est avant tout un témoignage, et une formidable déclaration d’amour. Qui se conclue ainsi « C’était un poivrot Lulu. Oui mais c'était mon père ce poivrot". Lulu est décédé en 2016.
Eric.

Magazine Zadig, 1, Réparer la France
par (Libraire)
10 avril 2019

UN MAGAZINE POUR VOIR LA FRANCE AUTREMENT

La création d’un titre dans la presse écrite est toujours une aventure. Avec le premier numéro de Zadig, Eric Fottorino, nous offre une revue qui se veut différente en se dégageant de l’actualité pour décrire « une » France dont on dit qu’elle est oubliée. Indispensable.

« Parler des invisibles, c’est aller à la rencontre de vies qui ne sont pas assez racontées. On part de trajectoires singulières pour faire comprendre des réalités sociales plus larges, mais restées dans l’ombre. Cela participe d’un projet de représentation démocratique ». Ces propos sont ceux de l’historien Pierre Ronsanvallon dans la remarquable interview que lui consacre le premier numéro de « Zadig ». Lassé de voir le mot « peuple » approprié par des partis politiques, sans lui donner du contenu, le sociologue estime qu’il est essentiel de faire entendre la voix de ceux qu’il appelle les « invisibles ». Cette volonté, c’est Eric Fottorino qui la reprend à son compte avec ce nouveau trimestriel qui porte le titre ambitieux de « Réparer la France ».

C’est bien de cela qu’il s’agit en effet, cette volonté de donner leur juste place aux absents des média notamment. Alors en lisant ce numéro, on n’est pas surpris de découvrir la place importante accordée aux portraits et aux métiers de ces oubliés. Jean Marie et Serge sont pêcheurs au Guilvinec, Carole est infirmière à Audresselles, et des journalistes les ont accompagnés pendant trois ou quatre jours dans leur quotidien. Eux, mais aussi leurs patients, leurs collègues apportant dans leur témoignage la réalité d’une vie sociale méconnue.

« Des mots porteurs comme des murs porteurs » c’est ce que croit le directeur de publication. L'écrit permet de prendre le recul et si les écrivains ont toute leur place, Maylis de Kérangal nous parle du Havre par exemple, les lieux ne sont pas oubliés visant à dresser un état des territoires comme cet édifiant reportage du côté de Vesoul où le traffic de stupéfiants bat son plein, loin des idées reçues d’une campagne à l’abri des turpitudes de la ville. Tout n’est pas noir et Zadig dresse certes un portrait sombre, mais décrit aussi des domaines d’espoir, de réussite, des pistes pour accompagner des transformations sociales et économiques inéluctables.
Il ne part pas de rien ce « mook » (contraction de M comme magazine et ook comme book), il s’appuie sur la réussite de « America » créé par Fottorino, déjà, avec François Busnel, après l’élection de Trump et qui a comme ambition de mieux comprendre les Etats Unis par le truchement de rencontres d’écrivains, de la littérature. Les lecteurs d’America se retrouveront donc en territoire connu avec une présentation, format, maquette, tellement proche et aussi soignée. Pas de publicités, l’utilisation importante et réussie de dessins, de schémas, de graphiques explicites, prix de vente identique, prolongent l’expérience d’America qui publie son neuvième opus. rédactionnel comparable.

America arrêtera sa parution avec la fin du mandat de Trump. Rien de cela n’est prévu avec Zadig et les premiers résultats de la vente de ce numéro un laissent supposer que le trimestriel débute une longue et passionnante aventure.


Alto Braco
19,00
par (Libraire)
3 avril 2019

Un roman des origines

Brune, double de l’autrice, va découvrir en retournant sur l’Aubrac de son enfance, que l’on n’échappe jamais à ses origines. Un magnifique roman sur la transmission et le sentiment d’appartenance.

C’est un roman qui raconte l’histoire de deux jeunes filles figées dans un médaillon sur la couverture. Elles s’appellent Douce et Granita. Elles sont soeurs et elles sont grand mère et grand tante de Brune que les deux femmes ont élevée. Brune, qui a quitté l’Aveyron jeune pour la région parisienne, revient dans un petit village d’Aubrac pour enterrer Douce. Avec ce retour dans les paysages qu’elle a occultés, elle revient vers son passé, son enfance. Brune, citadine, va au fur et à mesure de ses retours sur le haut plateau, découvrir d’où elle vient vraiment.

Dans ce second roman, Vanessa Bamberger réussit à nous faire saisir la confrontation entre les univers si dissemblables du monde citadin et du monde rural. Elle trace des passerelles entre la ville et le village, entre le passé et le présent, entre la tradition et la modernité. Entre notre enfance et notre vie d’adulte. Une totale réussite.

Eric

Tropique de la violence
23,50
par (Libraire)
25 mars 2019

Une belle adaptation BD

Gaël Henry signe une belle adaptation BD d’un magnifique roman à succès qui dessinait un portrait explosif de la société de Mayotte. Un pays où il ne fait pas bon être jeune, sans amour et sans futur.

« Mayotte, cent-unième département français. Mer et cocotiers de carte postale, mais taux de chômage et de criminalité record …. ». Le décor est planté sans concession, sans fard.
On sort de cette BD, comme après la lecture du roman: bouleversé et on se souvient alors de cette phrase de Natacha Appanah: "Mais c'est la France, ici, quand même…….. ». En douterait on?

Eric

ADA

Barbara Baldi

Ici Même

par (Libraire)
20 mars 2019

Une BD majeure.

Barbara Baldi nous offre avec « ADA » une Bd exceptionnelle où les dessins sont des oeuvres d’art à part entière. Une BD majeure.

Les romans graphiques deviennent de plus en plus épais et le « roman », depuis quelques mois, l’emporte souvent sur le « graphique ». Dans cette tendance « Ada » fait figure d’exception. Exception comme exceptionnelle car autant l’écrire de suite, cet ouvrage taiseux est une pure merveille graphique.

On pourrait se croire en feuilletant d’abord l’ouvrage dans un conte pour enfants avec les forêts étouffantes et les images en gros plan glaçantes d’un ogre. L’ogre c’est en fait le père d’Ada, double de l’écrivaine, un bûcheron qui vit en 1917 en Autriche, dans une forêt près de Vienne, la capitale proche et lointaine où Schiele et Klimt cherchent de nouvelles partitions picturales. Ce père, dont l’épouse s’est sauvée, et qui ressemble avec son énorme moustache à Staline, est autoritaire, violent et interdit à Ada la lecture et la peinture, deux passions salvatrices et empreintes d’espoir pour l’adolescente. Ada à sa manière, silencieuse et a priori résignée, va pourtant résister.

Ce combat raconté à distance est celui d’une jeune fille qui utilise aussi son attachement à la nature pour se construire un monde intérieur lui permettant de grandir en dehors des vociférations et injonctions paternelles. Cette nature, souvent ténébreuse mais éclairée parfois par un soleil rasant ou une lampe à huile comme des signes lumineux d’espoir, est majestueusement peinte et dessinée. Des panoramiques ou des pleine pages verticales créent une atmosphère étouffante et pesante quand le père impose à sa fille des travaux lourds et pénibles mais deviennent sources d’intimité et de bonheur quand Ada se retrouve seule au milieu des arbres et des animaux. Les aquarelles retravaillées à l’ordinateur relèvent du plus grand talent et chaque dessin est une oeuvre d’art à part entière. Les effets picturaux sont multiples et parfois, comme dans une photo, la mise au point est fixée sur un détail, un objet, laissant dans le flou un environnement cotonneux et protecteur. On croit voir parfois un tableau de Turner et la rousseur d’Ada semblable à celle de la dessinatrice révèle le caractère partiellement autobiographique de l’ouvrage.

La simplicité de l’histoire pourrait sembler insuffisante pour nourrir une centaine de pages mais le silence permet à l‘autrice d’aller à l’essentiel et de maintenir notre attention sur la force intérieure qui anime Ada. On sent avec elle le froid qui pénètre le corps, on ressent le vent qui balaie la chevelure, on est transpercé par la pluie qui accompagne un acte odieux du père. Et surtout Barbara Baldi nous emmène avec elle sous les cieux, personnage à part entière qui renforce le sentiment de solitude d’une jeune fille enfermée dans une prison sans barreau et qui se sert de la beauté du monde pour se sauver dans des terres inconnues. Même quand l’hiver et la nuit étouffent les pas et les mots.

"ADA" : un livre, que l’on prend, reprend, pour s’immerger en quelques secondes dans un univers d’émotions et de sentiments.

Eric Rubert