Jean-Luc F.

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Le peuple de mon père
par (Libraire)
27 mars 2020

La superbe déclaration d'amour d'une fille à son père

Un des premiers auteurs que La librairie La Grande Ourse ait reçu était Pierre Pachet. C'était en octobre 2015. A l'occasion de le réédition du livre du philosophe Claude Lefort consacré à Soljenitsyne, « Un homme en trop », dont il avait rédigé la préface, Pierre Pachet était venu parler, longuement et passionnément de sujets qui lui tenaient à cœur, Soljenitsyne, le goulag, le totalitarisme, ainsi que de l’œuvre de Claude Lefort, dont il était l'ami et dont il avait accompagné le parcours dans les années 70. C'était une rencontre extraordinaire d'intelligence, riche d'échanges avec le public. Après quoi Pierre Pachet ne s'était pas attardé On le sentait fatigué. Il est mort quelques mois plus tard, le 21 juin 2016.
Yaël Pachet est la fille de Pierre Pachet, et « Le peuple de mon père » est une superbe déclaration d'amour de la fille à son père.
« Il faut écrire. Jamais mon père n'en formulait clairement l'injonction, mais c'était ce que je ressentais à ses côtés » dit Yaël Pachet sur la quatrième de couverture du livre. Alors elle écrit, au sens où elle accomplit un travail d'écriture. Et ce travail est éblouissant.
« Le peuple de mon père » n'est ni une biographie de Pierre Pachet, ni un essai sur sa pensée, pas plus qu'un recueil de souvenirs, ou une méditation sur le lien filial. Ou plutôt c'est tout ça à la fois, mais pris dans un travail d'écriture qu'on sent guidé à la fois par le souci d'une construction rigoureuse, et par le mouvement, plus incontrôlé, du souvenir, des émotions.
Les chapitres sont courts, refusant toute chronologie, préférant s'inscrire dans le déploiement d'une pensée attentive à la façon dont s'élabore la mémoire d'un être cher. Certains chapitres privilégient l’évocation de souvenirs parfois infimes (comme celui du frottement des pantoufles de son père sur le parquet de l'appartement parisien où Yaël lui rendait visite et qui réveillait le matin), parfois fois amples, presque élégiaques (comme celui de leurs promenades au bord de la mer en Bretagne) . D'autres chapitres posent par petites touches des éléments de ce qui pourrait être un portrait, volontairement inachevé, de Pierre Pachet (son parcours intellectuel , son exigence en toute chose, sa passion compulsive de l'écriture, son désir de profiter jusqu'au bout de la vie, malgré la solitude, ses angoisses).
De longs chapitres, cependant, sont consacrés à l'histoire familiale, celle de Juifs de Bessarabie (le père de Pierre Pachet est arrivé en France en 1914 et a été naturalisé en 1925 ; au début de l'occupation il a pris la précaution de franciser son nom, Apachevsky, en Pachet et de faire franchir la ligne de démarcation à sa famille), si bien que « Le peuple de mon père » (et ce n'est pas sa moindre dimension) est aussi une histoire des Juifs d'Europe, de leur dispersion et de leur extermination. Il y est question aussi dans cette histoire familiale, de Soizic, la femme de Pierre, et la mère de Yaël, disparue trop tôt, et de la grande histoire d'amour qu'a été celle de leur couple, à Pierre et à elle.
Il y a aussi, inévitablement, le récit des derniers moments de Pierre Pachet, et celui des premiers moments du deuil, récit bouleversant, qui parlera à tous ceux d'entre nous qui ont connu ces moments.
Et c'est peut-être ce qu'il faut retenir de ce très beau livre : même s'il raconte une histoire hors du commun, parce que Pierre Pachet était un homme hors du commun (« un de mes héros dans la vie réelle », dit de lui Emmanuel Carrère, dans le très bel hommage qu'il lui a rendu dans le journal Le Monde du 22 juin 2016), « Le peuple de mon père » est un livre qui parle à tout le monde, et pour dire des choses essentielles

Jean-Luc

Les fantômes du vieux pays

Nathan Hill

Gallimard

par (Libraire)
20 mars 2020

Un coup de maître !

Coup d'essai, coup de maître. Nathan Hill, jeune auteur américain (il est né en 1975) livre ici un premier roman magistral, un vrai grand (et gros) roman comme seuls les Américains savent les écrire, dans la lignée d'un Jonathan Franzen ou d'un Russell Banks.
Le héros, Samuel, enseignant de littérature dans une petite université, et écrivain en panne d'inspiration, se voit contraint par son éditeur, auprès de qui il est engagé par un contrat, d'écrire la biographie de « Calamity Paker », une vielle dame poursuivie pour terrorisme au prétexte qu'elle a jeté une poignée de gravier sur un futur candidat à la présidence. Il se trouve que Calamity Paker, qui se prénomme en réalité Faye, est la mère de Samuel, qu'elle a abandonné quand il était enfant, pour vivre une vie de femme libre. Les images de l' « attentat », inventé de toute pièce pour booster la campagne du candidat tournent en boucle sur les télévisions et les réseaux sociaux, une étudiante au bras long fait exclure son professeur parce qu'il l'accuse (à juste titre) d'avoir fraudé, un ex-militant d'extrême gauche vend ses services d'avocat à un politicien d'extrême droite : Les fantômes du vieux pays est un portrait au vitriol d'une Amérique malade. C'est aussi un récit foisonnant, qui emboîte les époques, multiplie les personnages (celui de Pwnage, un « geek » que la pratique compulsive du jeu vidéo finit par rendre fou, est particulièrement savoureux), nous emmène d'un bout à l'autre des l'Amérique (les bords du Mississippi, Chicago, New York, et jusqu'à Hammerfest, « la ville la plus au nord du monde », en Norvège), et varie avec virtuosité les genres (une partie du roman, celle qui raconte la rencontre de Samuel et de son amour d'adolescent, Bethany, est écrite sous la forme d'un « roman dont vous êtes le héros » ; une autre partie nous plonge au coeur les émeutes étudiantes de Chicago, en 1968, façon reportage de guerre). C'est enfin une histoire qui parle à chacun d'entre nous, au fond de qui sommeille un « vieux pays » qu'il nous faut regagner pour échapper à la folie, ou à la tristesse, ou à la bêtise du présent. Pour Faye, la mère, ce sera le pays de son père, la Norvège qu'il a fuie quand les Allemands l'ont envahie, et dont il a gardé la nostalgie toute sa vie, dans une Amérique où il n'a pas été heureux. Pour Nathan ce sera l'amour de Bethany, qu'il n'a jamais oubliée, et dont il découvrira à la fin du livre, qu'elle non plus ne l'a pas oublié.

Les fantômes du vieux pays

Nathan Hill

Gallimard

par (Libraire)
20 mars 2020

Un coup de maitre !

Coup d'essai, coup de maître. Nathan Hill, jeune auteur américain (il est né en 1975) livre ici un premier roman magistral, un vrai grand (et gros) roman comme seuls les Américains savent les écrire, dans la lignée d'un Jonathan Franzen ou d'un Russell Banks.
Le héros, Samuel, enseignant de littérature dans une petite université, et écrivain en panne d'inspiration, se voit contraint par son éditeur, auprès de qui il est engagé par un contrat, d'écrire la biographie de « Calamity Paker », une vielle dame poursuivie pour terrorisme au prétexte qu'elle a jeté une poignée de gravier sur un futur candidat à la présidence. Il se trouve que Calamity Paker, qui se prénomme en réalité Faye, est la mère de Samuel, qu'elle a abandonné quand il était enfant, pour vivre une vie de femme libre. Les images de l' « attentat », inventé de toute pièce pour booster la campagne du candidat tournent en boucle sur les télévisions et les réseaux sociaux, une étudiante au bras long fait exclure son professeur parce qu'il l'accuse (à juste titre) d'avoir fraudé, un ex-militant d'extrême gauche vend ses services d'avocat à un politicien d'extrême droite : Les fantômes du vieux pays est un portrait au vitriol d'une Amérique malade. C'est aussi un récit foisonnant, qui emboîte les époques, multiplie les personnages (celui de Pwnage, un « geek » que la pratique compulsive du jeu vidéo finit par rendre fou, est particulièrement savoureux), nous emmène d'un bout à l'autre des l'Amérique (les bords du Mississippi, Chicago, New York, et jusqu'à Hammerfest, « la ville la plus au nord du monde », en Norvège), et varie avec virtuosité les genres (une partie du roman, celle qui raconte la rencontre de Samuel et de son amour d'adolescent, Bethany, est écrite sous la forme d'un « roman dont vous êtes le héros » ; une autre partie nous plonge au coeur les émeutes étudiantes de Chicago, en 1968, façon reportage de guerre). C'est enfin une histoire qui parle à chacun d'entre nous, au fond de qui sommeille un « vieux pays » qu'il nous faut regagner pour échapper à la folie, ou à la tristesse, ou à la bêtise du présent. Pour Faye, la mère, ce sera le pays de son père, la Norvège qu'il a fuie quand les Allemands l'ont envahie, et dont il a gardé la nostalgie toute sa vie, dans une Amérique où il n'a pas été heureux. Pour Nathan ce sera l'amour de Bethany, qu'il n'a jamais oubliée, et dont il découvrira à la fin du livre, qu'elle non plus ne l'a pas oublié.

UN AUTOMNE DE FLAUBERT
par (Libraire)
9 février 2020

Une attachante et brillante introduction à Flaubert

"Un automne de Flaubert", court et vif roman, pourrait se lire comme une attachante introduction à Flaubert. Non à l’œuvre de Flaubert bien entendu, mais à l'homme Flaubert, ce géant aux allures de viking, sujet à des accès de terrible mélancolie , accablé par la bêtise de ses contemporains, et que seul sauvent la lecture (celle en particulier de ses chers Homère, Goethe, Rabelais, Shakespeare). Et l'écriture, la rage d'écrire, et l'obsession du beau qui l'accompagne, et peut le conduire à passer une journée entière à peaufiner une seule phrase.
A l'automne 1875, date à laquelle Alexandre Postel situe son roman, Flaubert est dans une détresse profonde. Des revers de fortune l'on conduit au bord de la ruine, il a totalement arrêté d'écrire. Il ne s'est pas remis de la victoire de la Prusse en 1870, qui pour lui signifie la défaite de la civilisation latine à laquelle il se sent plus que tout autre appartenir, face à « l'abominable combinaison du militarisme et de l'utilitarisme » qu'incarne la Prusse. Il décide alors de retourner en Bretagne, où il a trente ans auparavant marché avec Maxime Du Camp « par les champs et pas les grèves ». A Concarneau plus précisément où son ami le Docteur Pouchet (qui a sa rue à Rouen ) mène des recherches sur la faune aquatique. Et là Flaubert « prend des bains de mer, se promène sur la côte, s'empiffre de homards ». Observe d'un œil circonspect Pouchet disséquer des raies, passe beaucoup de temps à regarder la mer, discute avec la jeune servante de la pension où il s'est installé, dort beaucoup. Et se remet à écrire. Et c'est là où le roman d'Alexandre Postel prend une autre dimension. Après avoir accompagné Flaubert dans son oisiveté, on l'observe à sa table, en train d'entreprendre l'écriture de la Légende de saint Julien l'Hospitalier, conte médiéval que Flaubert, inspiré par un vitrail de la cathédrale de Rouen, avait depuis longtemps en projet,. Et c'est passionnant. On suit Flaubert dans la construction de son plan, puis dans l'élaboration de la première phrase du conte. Et surtout, au long d'un chapitre entier (pour lequel Alexandre Postel s'est appuyé, comme pour le reste, sur une riche documentation qu'il cite à la fin du livre) on voit comment il passe, dans la "scène du pigeon" des quelques mots qu'il a d'abord jetés sur le papier : "pigeon fronde cela lui enfle le cœur", à la scène entière, cinq phrases d'une beauté fulgurante, qu'on ne dévoilera pas ici, bien entendu...
Si bien qu' "Un automne de Flaubert", qu'on peut lire comme une introduction attachante à l'homme Flaubert, est aussi une introduction brillante, et finalement rare, à l'écrivain Flaubert.

Jean-Luc

Au nom de l'enquête

Wronski, Marcin

Actes Sud

23,50
par (Libraire)
29 janvier 2020

Qu'est ce qu'un polar polonais ?

Au départ c'est plutôt la curiosité qui pousse à ouvrir "Au nom de l'enquête" (traduction très libre du titre original A na imię jej będzie Aniela, qui veut dire à peu près "Aniela était son nom"). A quoi, se dit-on, peut bien ressembler un polar polonais ? Publié en 2011 en Pologne, cet objet non identifié paraît seulement aujourd’hui en France, et l'on comprend assez vite pourquoi tant sa lecture déroute. Marcin Wronski, son auteur, le présente comme un « polar rétro », mais l'intrigue policière (une enquête sur des meurtres de femmes qui s'étalent sur presque 8 années, de 1938 à 1945, à Lublin, ville de l'est de la Pologne), cède vite le pas à une peinture plutôt sombre (c'est le moins qu'on puisse dire) de ce qu'a pu être, en Pologne orientale, l'occupation nazie, puis la « libération » par l'armée Rouge et sa sinistre arrière garde, le KGB, chargé de l'épuration non seulement de la collaboration, mais aussi de la Résistance polonaise.
Marcin Wronski révèle ici son grand talent : décrire le chaos « à hauteur d'homme » en quelque sorte, que ce soit dans une scène hallucinante de bombardement par l'aviation allemande (on pense au "Underground" de Kusturica), dans les images furtives, comme volées par de rares témoins, de la destruction du ghetto de Lublin, ou encore dans l'évocation glaçante, par son seul nom, du camp de Maidanek, tout proche. Si le livre se place à hauteur d'homme, c'est aussi à travers le portrait d'une galerie des personnages forts, hommes et femmes, pétris d'humanité chacun à leur façon, pour le meilleur et pour le pire, à commencer par le héros récurent de Marcin Wronski, le commissaire Zygmunt « Zyga » Maciejewski, alcoolique, grossier, brutal, qui collabore avec l'occupant allemand « au nom de l'enquête », mais s'engage aussi clandestinement, dans la résistance.
Le livre est parcouru de références plus ou moins explicites à Kafka (les seuls livres que Zyga ait jamais lus sont ceux de Kafka, le siège de la Gestapo à Lublin s'appelle « Le Château »), et c'est sans doute chez Kafka qu'il faut chercher l'inspiration littéraire de Wronski, dans le tragique mêlé d’absurde et de grotesque qui donne sa vraie tonalité au livre et fait son originalité. On se prépare donc avec curiosité à lire un objet non identifié (un "polar polonais"), on découvre quelque chose d'inattendu en effet, et on n'est pas déçu.

Jean-Luc