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Eric R.

Suzette ou le Grand Amour
par (Libraire)
8 juin 2021

Tendre et profondément humain

La couverture ne ment pas. Elle dit beaucoup de la tendresse qui parcourt ce roman graphique magnifique. Le bleu domine, le bleu de la mer, du camion, de la route, d’un arbre. Le bleu des fonds de pages heureuses. Dans le bleu du véhicule deux personnages souriants. La passagère c’est Suzette, la Mamoun, sexagénaire, elle vient de perdre son mari. Elle n’arrive pas pourtant à être triste. Au volant c’est Noémie, sa petite fille, fleuriste et amoureuse de Hugo. Une termine sa vie, l’autre la commence et le décès du papou adoré va permettre de révéler des secrets. Que sait on de la vie intime de nos grands parents? Des images sépia posées sur une commode, des souvenirs de pêche, mais encore? Petit à petit, Suzette va se confier, livrer ses secrets, raconter la vraie vie, pas celle des repas de famille du dimanche midi mais celle des failles, des fêlures, des bonheurs manqués ou réussis. Toutes deux vont partir sur la route des amours passés et à venir, et se découvrir mutuellement.

Le talent de Fabien Toulmé réside dans sa capacité à dire l’essentiel avec le minimum d’artifices. Il nous avait séduit et touché avec « Ce n’est pas toi que j’attendais » où il racontait l’arrivée dans son couple d’un enfant « différent ». Sa magnifique trilogie « L’Odyssée d’Hakim » disait l’exil d’un émigré syrien. A chaque fois l’émotion passe par des mots de tous les jours, des dessins a priori simples et sans fioritures. C’est cet humanisme que l’on retrouve dans les amours de Suzette. On part avec elles sur la route dans le camion bleu à la recherche du passé, de souvenirs et on envie à chaque page de découvrir le virage suivant, celui qui offre une nouvelle vue, une nouvelle perspective, en prenant soin de garder dans le regard le rétroviseur, pour ne rien oublier. Les liens familiaux sont essentiels certainement dans la vie de Fabien Toulmé qui sait observer un bisou sur la joue, une caresse de la main, un regard et les traduire avec un simple trait, une bouche en forme d’accent circonflexe ou un oeil rond comme une cerise. Il le fait en prenant son temps, en laissant les cases se multiplier pour dire sans forcer sur les mots. La vie est un long voyage et il ne faut pas retenir que les seuls moments forts qui restent exceptionnels. L’auteur donne son temps au temps dans le bateau qui emmène Hakim ou dans le camion qui transporte Suzette et Noémie. Et la couleur réduite à quelques teintes nuancées, a pour seul objet de traduire une émotion, un moment. Pas réaliste cet arbre bleu, mais il ajoute à la plénitude du dessin, au bonheur du moment en restant aussi discret et nuancé.
Fabien Toulmé nous parle ainsi de la vie sentimentale des sexagénaires mais aussi des étudiants qui vont acheter leur premier lit chez Ikea. Il est un dessinateur de son temps et donne de Noémie un subtil portait féministe.
Sur la couverture, si on y prête attention une inscription est écrite sur le camion en petit « Le bonheur en fleurs ». Une belle définition de cette BD qui fait sacrément du bien en préférant les iris aux orties.

Conseillé par Eric et Vanessa

Beethoven, Le prix de la liberté

Le prix de la liberté

La Boîte à Bulles

22,00
par (Libraire)
2 juin 2021

Symphonique

C’est une symphonie en noir et blanc. Le blanc d’une partition. Le noir de notes de musique placées sur une portée. Cela semble comme une évidence à lire cette BD qui se tend comme la corde d’un violon pour transmettre les états d’âme tumultueux de Beethoven. Pour le musicien, le monde est bon ou mauvais, la musique est tout ou rien. Il n’est pas homme de compromis et le scénario de Régis Penet nous renvoie l’image d’un génie intransigeant. Les portraits torturés et sombres du musicien sont les moments forts de cette BD et nous plongent dans une lecture d’un indicible silence. Comme Beethoven nous devenons sourds au monde extérieur. Le fond blanc, uni, est cette zone sans bruits, sans sons. La musique sinon rien. Et le génie, sinon rien, pourrait on ajouter.

C’est Eduard le jeune fils du prince Alois von Lichnowsky, protecteur et mécène du musicien, qui assure les transitions entre les différentes séquences de l’évocation de l’existence du compositeur autrichien. En choisissant ce parti pris, le dessinateur évite de donner une image d’Epinal du créateur devenu sourd et ajoute une dimension politique à ses engagements de vie. Eduard se souvient du jour où son père demande au musicien, qui a alors 36 ans, de jouer dans son château pour les occupants français, après leur victoire à Austerlitz. Intransigeant musicalement, Ludwig ne veut créer que des chefs d’oeuvre, pour lui même d’abord. Il refuse de se plier à l’injonction de son protecteur et à s’abaisser à se mettre au piano devant les représentants d’un Napoléon qu’il avait adulé comme Premier Consul mais déteste comme Empereur. « Dites aux français qu’il reste un homme en Autriche qui ne leur est pas soumis et qu’il ne porte aucun titre ». C’est Ludwig.
Beethoven est d’un bloc, un roc, peu soucieux des personnes qui l’entourent, et on ne sent chez lui un peu de douceur et de bonheur que lorsqu’il se promène seul dans la forêt, guettant le bruit du vent dans les frondaisons ou le sifflement de oiseaux dont il ne perçoit plus que des pépiements. Alors, et seulement alors, dans des portraits serrés, Penet donne de Beethoven des traits apaisés, rayonnants. Ce n’est pas rien de nous faire entendre par le dessin ces bruits de la nature ou la composition d’une oeuvre magistrale en gestation, assis derrière une porte car le maître ne supporte pas la présence d’un autre. Et pourtant Penet par de magnifiques cases silencieuses parvient à réussir cette gageure. On entend d’abord, on écoute ensuite et enfin on fredonne. Le Maestro est aux crayons.

Avec talent, Penet brise la statue officielle d’un génie pour donner vie, sous la grâce de son dessin, à un génie avec ses forces et ses faiblesses. Celles d’un être hors normes mais terriblement humain.

Les Mains de Ginette
16,50
par (Libraire)
24 mai 2021

Des mains pas si douces que cela

Il ne faut jamais croire aux dessins de couverture. Encore moins aux couleurs douces et acidulées. Ni au titre. « Les mains de Ginette » est il écrit. Et des gants, plein de gants, de toutes les formes, de tous les usages est il dessiné. Comme dans un conte pour enfants.
Pourtant un détail étonne: au milieu de ses gants, en subrillance, apparait une forme orange, presque rouge, violente: une pince de crabe. Un intrus. Une alerte.
Et puis Olivier Ka est mentionné comme scénariste. Si on a bonne mémoire on se souvient qu’il avait écrit le texte de la BD « Pourquoi j’ai tué Pierre » qui racontait l’histoire du dessinateur Alfred, le récit biographique d’un viol. Pas franchement une Bd pour enfant.
Dès les premières pages, on se dit en effet que quelque chose cloche. Le dessin est léger mais de vilains enfants hurlent la haine. Une vieille femme, Ginette, est victime de ses moqueries. Muette, elle respire la tristesse, la mort. Potiche elle se traine dans les commerces du village.

Et on continue la lecture, se demandant où l’on met les pieds, où l’on pose les yeux. Et on n’arrête plus de tourner les pages, attiré par ce puits sans fond qui nous emmène vers l’amour fou ou vers la haine? Vers le bonheur ou le malheur? On ne sait plus tant nos sens se sentent trompés, en perte de repères.
C’est la jalousie et ses effets pervers qui se dévoilent alors au coeur de cette Bd si originale et décoiffante. Mais aussi l’amour fou, celui de Marcellin, un homme, passionnément amoureux de Ginette, de ses mains, qui glissent sur la peau pour une descente aux enfers irrespirable. La jalousie voisine toujours avec la passion, la peur de sa perte. Pour une fois ce sont les femmes qui incarnent cette crainte et la violence qui parfois l’accompagne. Mère, épouse, terrifient de leurs cris, de leurs bouches déformées. Les hommes sont un peu bêta, guère méchants, soucieux du bonheur de Marcellin, leur ami, détruit peu à peu par Ginette. C’est l’homme qui est victime de violences, une situation rare mais réelle.
Le dessin léger de Marion Duclos, autrice notamment de Ernesto contribue au sentiment général de malaise: il est léger comme une plume, coloré comme un album de jeunesse et illustre les pires violences. Le visage de Ginette, ses cheveux d’un noir absolu terrifient le lecteur jusqu’à ce que la page devienne complètement rouge. Rouge et noir pour un album aux couleurs pastels, le symbole d’un album paradoxal et dérangeant.

Eric

Le démon de la colline aux loups
par (Libraire)
22 mai 2021

Inoubliable

Le Démon, c’est le mal, le mal absolu. La Colline aux Loups, c’est le lieu du mal, le foyer de naissance. Normalement c’est le lieu du bien être, de l’innocence, de l’enfance avant l’enfance. Pas ici. Cinq frères et soeurs et les géniteurs les plus odieux du monde. Et un enfant devenu homme, qui est en prison pour ne pas avoir su vaincre le Démon. Et qui raconte dans sa prison, à sa manière, avec ses mots uniques, son histoire, sa souffrance, ses combats. Sa vie. Pas de virgules, juste des points pour finir les phrases. Juste les mots pour dire les choses. Pour dire le Bien, le Mal, l’ombre mais aussi parfois la lumière. La poésie alors perce la violence et le coup de poing devient caresse. mais rarement, très rarement.

Une lecture exigeante, éprouvante, mais une lecture inoubliable.

Eric

1, Suites algériennes, 1962-2019
16,00
par (Libraire)
22 mai 2021

Un futur "classique"

Ferrandez est né en 1955 à Alger dans le quartier de Belcourt, ce quartier qui a vu grandir le jeune Albert Camus. Le dessinateur n’a aucun souvenir de ses premiers mois en Algérie, mais cette coïncidence, cette proximité avec le Prix Nobel de littérature l’a probablement incité à chercher à comprendre ce pays qui les a vu naître. Il écrivait en conclusion de « Entre mes deux Rives » (1) : « Je suis comme un enfant trouvé de la Méditerranée, ballotté d’un bord à l’autre. Je suis né sur la rive sud, j’ai vécu sur la rive nord. Les deux m’appartiennent. J’appartiens aux deux ». Sa rive nord, Nice en l’occurrence, sera notamment l’univers de Giono. Sa rive sud sera celle de Camus et de sa série « Les carnets d’Orient », entamée en 1986, composée de dix tomes qui est devenue une BD de référence présente dans les bibliothèques des bédéphiles, comme dans de nombreuses écoles. Ferrandez a su, dans cette saga familiale, transmettre d’abord la lumière, celle qui éclaire à jamais la baie d’Alger, la blancheur aveuglante de la Casbah. Et par des histoires individuelles qui recoupaient la grande histoire, il a offert une multiplicité de points de vue qui expliquent des destins collectifs algériens et français de 1830 à 1962. Octave, Saïd, Noémie, Samia pour expliquer la colonisation, les massacres de Sétif, la guerre d’indépendance.

Dans la dernière page de « Terre Fatale », ultime ouvrage paru en 2009, Octave promettait à sa mère, sur le quai du départ du port d’Alger en 1962, « Oui on retournera. Je te le promets ». Il aura donc fallu à Ferrandez, douze ans pour tenir la promesse de son personnage et reprendre l’histoire là, où elle s’était arrêtée: l’indépendance algérienne. Plus exactement, la Bd commence avec le Hirak, le 37 ème vendredi consécutif de manifestation depuis le 22 février 2019, un saut complet pour dire hier et aujourd’hui.

« Je voulais démarrer avec le Hirak, parce que c’est l’élément saillant qui permet de reconsidérer toute cette histoire de l ‘Algérie contemporaine ».

Ce sont deux chauffeurs de taxis, comme porte-paroles de la population, à plus de cinquante ans d’écart qui vont servir de témoins relais pour expliquer l’après indépendance. Nous sommes en terrain connu, des prénoms ressurgissent, mais le format est différent et la structure narrative de l’histoire se morcèle en épisodes de vie de différents personnages permettant, à chaque fois, à Ferrandez d’exposer les multiples points de vue. C’est, avec la beauté de son dessin, léger et bleu comme l’air de la méditerranée, l’autre qualité essentielle du dessinateur: exposer des situations les plus complexes de la manière la plus simple, sans manichéisme, ni parti pris.

Deux temps forts sont privilégiés: le coup d’état de Boumediene en 1965, et les manifestations réprimées de 1988 qui annoncent la montée du Front Islamique du Salut (FIS). Avec l’éclairage de ces deux évènements majeurs, la situation algérienne post coloniale apparait clairement.

En peu de pages, Ferrandez réussit à évoquer notamment la situation des femmes, le volontarisme des « pieds rouges », ces français venus aider le gouvernement socialiste naissant par opposition aux « Pieds noirs », les harkis, les « Nord-Africains » devenus « Algériens » dans le bidonville de Nanterre. Les pièces d’un puzzle historique et sociologique se mettent en place dans une construction chronologique éclatée mais parfaitement fluide.

Aussi, et surtout, sans aucune caricature, l’auteur met au grand jour les multiples contradictions auxquelles chacun dans son camp doit faire face. Pour ce faire il utilise des personnages connus dans les albums précédents et en créé de nouveaux qui agissent comme des révélateurs de ces contradictions historiques. Privilégier la démocratie ou abattre l’islamisme extrême? Aider les femmes algériennes à se libérer en s’asservissant soi-même? Accepter la présence cachée de la France ou admettre l’implantation des pays de l’Est? La liste est infinie et vertigineuse. L’ouvrage s’arrête en 1992 avec la mort du président Boudiaf et la lutte de l’armée contre les Islamistes vainqueurs des élections de 1991.

En gardant ses qualités de conteur, Ferrandez demeure un formidable passeur historique, qui pour la première fois se dessine en couverture sous les traits d’un personnage de fiction. Comme un lien entre les « deux rives », lui, quittant provisoirement la rive nord pour mieux comprendre la rive sud. Où il est né.

Eric